J'ai 45 ans depuis hier. Comme en 1981, j'ai soufflé cette nouvelle bougie un vendredi 13 février. Superstition ou non, ce sont bien 45 ans de vie qui sont derrière moi et m'ont construite. La moitié de 90, ce n'est pas rien et c'est mon tout d'aujourd'hui, qu'il faut combiner dans cette société, et avec qui je suis.
Être une femme et avoir 45 ans, c'est tout un chapitre dans une vie. Me voilà affublée de ce chiffre rond depuis une journée et il alimente particulièrement le fond de mes pensées. Provoquant un nouvel élan d'introspection, cet anniversaire me donne l'occasion d'écrire et de partager ce qui peut l'être. Par où commencer pour raconter le fil de mes innombrables pensées ? Je dirais la fierté. Eh oui, c'est une fierté que de pouvoir dire : j'ai 45 ans. Au-delà d'avoir la chance de pouvoir vivre ce moment quand d'autres ne l'ont pas eue, je suis là où je dois être, dans un certain sentiment d'épanouissement et de réussite. Cette fierté, elle s'est construite au fil de mon parcours d'enfant, de jeune fille, de femme, de maman, de professionnelle. Autant que la joie, l'amour et l'amitié, ce sont bien les difficultés, les douleurs, les doutes, les angoisses qui ont jalonné ce chemin.
Durant ces 45 années, j'ai expérimenté la vie avec excès, souvent, aux rythmes et débordements de mes émotions, tout le temps, esclave de ce cerveau qui ne s'arrête jamais de questionner, d’anticiper, de prévoir, de vouloir contrôler, chaque instant. Sensible, très affective et (hyper)cérébrale, je me suis construite en proie aux doutes et aux angoisses de plaire aux autres et à cette société qui nous confine perpétuellement dans l'idyllique quête d'une belle image. Ce n'est certainement d'ailleurs pas pour rien que j'ai choisi mon métier dans la communication. Comment communiquer pour chercher l'amour de l'autre afin de s'aimer soi ? Comment communiquer pour emmitoufler son manque de confiance en soi ? Comment communiquer pour parer aux agressions des autres envers soi ? Et finalement, comment communiquer tout simplement avec soi-même… Voilà ce qui m'a conduite jusqu'à ce 45e anniversaire, ce vendredi 13 février 2026. 45 années, 16 426 jours, 394 224 heures, 23 653 440 minutes. Le résumé quantifié de ma vie. Ce temps qui s'égrène m'a forgée au fil des difficultés qu'il m'a été donné de vivre.
Être atypique parce que très sensible et hypercérébrale, c'est difficile. C'est épuisant même. Se sentir différente sans savoir pourquoi. Entendre tout le temps qu'il est inutile de se poser tant de questions, que ça ne sert à rien de se faire du mal comme ça, qu'il faut rester calme car ce n'est rien, pourquoi se prendre la tête pour si peu de chose, pourquoi angoisser pour ce simple incident... Pourtant, vouloir contrôler cette machine infernale qui combine une hyperactivité cérébrale et émotionnelle, c'est toute une aventure. Il faut bien 45 ans pour commencer à l'appréhender.
C'est un fait, je suis "Madame Trop" par excellence. Trop de bruits, trop de bouffe, trop d'alcool, trop de cigarettes, trop fort, trop de kilos, trop de gros mots, trop de mots tout court, trop de colères, trop de nuits sans sommeil, trop d'angoisses, trop de franchise, trop de questions, trop de spontanéité. Tout ce trop pour les autres, c'est mon propre trop-plein. Ça déborde, ça fait rire souvent, mais ça oppresse, ça emmerde le monde également. Alors, vous palliez, vous vous adaptez, vous conjuguez, vous camouflez. Si mon adolescence a été coûteuse à ce compte-là, elle a pour autant été le volcan nécessaire pour me construire en tant que femme, maman et professionnelle. Le nombre de trop a bien diminué. Mon corps s'est rétabli. Mon objectivité s'est étoffée.
Pas de regrets. Jamais. Un apprentissage. Toujours. Encore aujourd'hui, adulte, j'apprends à me comprendre, à tenter de canaliser sans toujours analyser. Au travail ou avec ma famille, Madame Trop commence à côtoyer Madame Sérénité. Trouver cet équilibre, c'est un exercice difficile, tel un funambule, qui ne peut se réaliser sans aide, sans outils, sans les bonnes personnes, au bon moment.
Les pertes, les non-dits, les mensonges, les agressions verbales, quelquefois physiques et sexistes. Il y en a eu des coups reçus, des deuils à faire.
Des amis, j'en ai perdus, très jeunes, très violemment, faute à la route. Des collègues, j'en ai perdu aussi, dans chacune de mes expériences professionnelles d'ailleurs, encore faute à la route, souvent faute à la maladie. Des très proches, je n'en ai plus, en partie. Quinze ans cette année que ma belle-maman et mon papa nous ont quittés, chacun à trois mois d'intervalle. Cette vie ponctuée de décès brutaux et d'absences soudaines qui viennent nous faire souffrir au plus profond de nos entrailles, c'est la mienne. J'ai grandi avec les deuils à faire. J'ai appris à vivre au milieu des déflagrations provoquées par la mort sur les vivants.
En tant que femme, j'ai aussi vécu, parfois à mes dépens, ce que vaut le prix de la féminité dans notre société. Le regard des hommes porté sur soi, parfois dès le plus jeune âge, les gestes déplacés, les mots qui suggèrent, qui proposent… sait-on jamais, sur un malentendu… Et puis pour une carrière, c'est plus facile, non ? Être la femme que je suis aujourd'hui est, à ce titre, une réussite. Celle d'un combat, celle de n'avoir jamais cédé, celle de m'être défendue. J'ai pris des décisions, j'ai choisi le courage, le plus souvent possible, pour défendre ma féminité et construire ma place dans la société.
Alors oui, avoir 45 ans aujourd'hui, être une femme même atypique, être une maman même fatiguée des éclaboussures de l'adolescence de ses enfants, être une professionnelle en proie aux doutes perpétuels sur ses performances et pour autant épanouie, c'est une fierté. À toutes les femmes du monde, à celles qui partagent aussi 45 ans de vie, soyez fières de qui vous êtes, de ce qui vous a construites. C'est ainsi et c'est beau. Même si le monde contemporain vous opprime, vous confine, soyez vous, soyez fières, soyez la femme que vous rêvez d'être.
Le fil de mes pensées est parti de la fierté et il atterrit dans la gratitude. Merci la vie. Merci mon chéri depuis 24 ans maintenant, mes filles, ma famille, mes ami(e)s ancien(ne)s ou récent(e)s, mes collègues, mes responsables, mes proches, mes ennemis, mes rencontres, mes rendez-vous manqués, mes anciens, mes jeunes, mes thérapeutes, mes anges gardiens. Avoir eu 45 ans ce vendredi 13 février 2026 a la saveur de nos liens, de nos échanges, de nos rires, de nos aventures communes. Et ça, c'est mon plus beau cadeau.
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