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Je te continue


Les morts ne veulent pas qu'on les pleure, ils veulent qu'on les continue. Voila 15 ans que je te continue papa. 15 ans que je m'attache à ne pas te pleurer et te faire exister le plus joyeusement possible dans mes souvenirs, dans mon présent, dans mon coeur et dans mon âme. Le 3 mai 2011 tu nous a quittés. J'avais 30 ans. Ce 3 mai 2026, j'en ai 45 et j'ai besoin de te faire revivre à travers ces quelques mots, pour que personne ne t'oublie, pour que tout le monde puise dans cette énergie inouïe que tu m'as transmise à travers cette expérience de vie.

3 lettres, 7 petits mois
Et pourtant le pire.
SLA, la sclérose latérale amyotrophique : c'est elle la coupable. Plus connue sous le nom de maladie de Charcot, la SLA c'est invitée à la table de la famille, sans y être conviée. Elle s'est immiscée dans ton corps sans te le demander. Quel culot a-t-elle eu, cette Charcot, de s'incruster en toi, Jojo. Ces trois toutes petites lettres de l’alphabet sont trois lettres acérées qui t'ont englouti, qui ton aspiré dans la douleur et la dégénérescence. Trois inéluctables et funestes lettres traçant le chemin d'une voie sans issue : la S.L.A.

Sauf qu'au-delà de la fatalité de la maladie et de l’épreuve qu’elle a représentée, elle a révélé ton intelligence et ta force papa. Celle d’un homme qui accepte son sort et transmet, dans cette expérience terrible, l'importance de la vie, du moment présent, sans plainte, sans colère, sans égoïsme. Il s'agit bien ici de la résilience que tu nous as offerte de pratiquer, grâce à la manière avec laquelle tu as abordé ta fin de vie. Mais avant de parler de tout cela, je voudrais prendre le temps de te remémorer, de rappeler à tous qui tu as été.

Un homme
Pas n'importe lequel. Le premier de ma vie. Celui qui me l’a offerte. Celui qui m'a forgée et façonnée, au fil de sa personnalité, de ses maux comme de ses mots. Au-delà du papa que tu as été, pour nous trois tes enfants, tu étais l'amant, le mari, le confident de maman. Tu étais le beau-père, le papi, le grand frère, l'oncle, le parrain, l'ami... Ce 3 mai 2011, c'est toute une communauté qui a été meurtrie. Celle que tu avais fondée, animée, fédérée autour de ton amour pour les tiens, de tes valeurs de respect, de tes loisirs, de ton engagement politique, de ton sens de l'amitié, de ton goût pour les repas partagés et les moments festifs. Personnalité forte et imposante, tu as marqué le chemin de nos vies. Altruiste et idéaliste, tu savais ce que tu voulais, tu occupais la place et ne laissais que rarement indifférent. Ta grande sensibilité était perceptible, même si tu la voulais enfouie, enfermée derrière les chaînes de ton passé. Tu étais connu, reconnu par un grand nombre autour de toi. Que ce soit au sein de la famille, à ton travail, dans ton engagement syndical, avec les amis de la musique ou encore le club cyclo, Jojo était une figure.

Pour moi, Jojo c'était le personnage. Georges, sans surnom, tu étais le chef de famille, la figure paternelle qui éduque, qui guide, le papa qui aime, qui rit, qui chante et qui gueule aussi. Tu étais mon repère, celui qui me conseillait dans mes choix. Tu étais aussi mon conflit majeur, mon chien et chat, celui que j'avais du mal à supporter quand je me sentais incomprise et oppressée. Ado, je la voulais ma liberté, au prix des mensonges et des excès de boissons, je la défendais et je la mangeais ma singularité, je le criais mon esprit critique face aux principes. Ma rébellion et ma provocation étaient à la hauteur de qui je suis et de la souffrance induite par le poids de l'héritage émotionnel, du fameux transgénérationnel dont tes fardeaux faisaient partie. De ton enfance douloureuse tu t'es forgé en tant qu'homme. Chef de famille par la force des choses à 12 ans et quelques, tu t'es construit en patriarche. Tu en imposais Jojo. Ton fort tempérament, ta grosse voix, ta robustesse et ta puissance m'impressionnaient. J'abdiquais devant ton exigence pour l’expression des choses, pour l'importance d'avoir un avis et le donner, pour manger de tout afin de ne pas souffrir de difficultés d’alimentation. J'appréhendais tes colères, faisant en sorte de les éviter...

Mais de toi, ce que je retiens et ce dont je suis riche avant tout ce sont surtout de tes rires, ton humour, ton attachement à la gastronomie, les repas partagés, ta passion pour la musique. De ton sens politique très fort, j'ai cultivé mon goût pour le collectif et l'engagement citoyen. Ce n'est donc pas de rien que j'ai mené toute ma carrière dans la fonction publique territoriale, collaborant avec les élus au service de l'intérêt général des territoires. Tu as ouvert mon esprit à tout cela et bien plus encore. Tu as cultivé mon esprit critique, mon envie perpétuelle de faire bouger les lignes. Tu m'as permis de travailler ma capacité à m'exprimer, savoir dire non, notamment dans le monde professionnel. De toi j'ai hérité de l'amour des autres, quels qu'ils soient. Grâce à toi, je crois fondamentalement en l'humanité, même dans les temps les plus durs. Tu m'as transmis ton intérêt pour les énergies visibles ou invisibles, ainsi qu’une certaine spiritualité. Ce sera le socle de mes démarches de développement personnel. C’est le plus beau cadeau d’un papa, celui que j’ai choisi pour venir au monde car il était le meilleur pour moi.

Elle est pas drôle celle là
Nous avons été habitués aux blagues de Jojo. Mais celle là n'en était pas une... Après des mois d'interrogations face à des difficultés de déglutition, le 6 octobre 2010, le verdict tombe. C'est la SLA. Vous l'aviez deviné quelques jours avant, avec maman, en découvrant ces 3 lettres, par un malheureux hasard, sur le document laissé malencontreusement visible sur le bureau du médecin. J'apprends la nouvelle ce mercredi là et je m’en rappellerai toute ma vie. Des douleurs vécues, la pire eut lieu ce jour là, celui où nous nous sommes vus pour la première fois en présence de l'indicible Mme Charcot. Je nous revoie, dans ta chambre, dans la pénombre et cette simple lampe de chevet pour petite lumière. Je dois te dire aurevoir et c'est comme si je te devais déjà te dire adieu. La maladie sans médicament, sans explications, sans guérison. L'annonce de la mort sans solution. Je me souviens de cette douleur physique au plus profond de mes entrailles. De ce retour vers ma maison, si long, où je suis incapable de conduire et ressentir autre chose que la douleur. Comme si on m'arrachait une partie de mon corps, impuissante face à cette souffrance si forte et jamais ressentie auparavant. A partir de là, il a fallu avancer, vivre avec la maladie, découvrant petit à petit comment Charcot te rongeait. Maman a été là, chaque jour avec toi, forte malgré l'épreuve. Nous avons été là tes trois enfants, chacun avec qui nous sommes, chacun à notre manière à tes côtés, avec maman. Ce sera le cas jusqu'à ce dernier dimanche, tous en famille, le 1er mai 2011, celui où on te dit ce aurevoir si particulier qui sera le dernier. Jusqu' à cette dernière nuit du lundi 2 au mardi 3 mai.

Pendant 7 mois, il y a eu des hauts et des bas, des rires et des larmes, des mots et des silences. Il y a surtout eu toi, ta capacité à accepter la maladie, à exprimer tes souhaits pour ta fin de vie. Nous avons pu te parler ou t'écrire pour s'exprimer avant ton départ. Nous avons pu vivre la cérémonie d'aurevoir façonnée selon tes choix, tel un moment de rassemblement, beau, mélodieux et fédérateur malgré la douleur. Nous avons la sérénité de nous retrouver désormais autour de ton arbre de mémoire pour parler de toi. Ta force et ton intelligence face à la maladie ont été un cadeau de vie. Nous avons pu avancer dans notre deuil particulièrement grâce à toi, sans oublier toutes les personnes qui nous ont soutenu et nous entourent encore aujourd'hui. Maman a tout résumé lorsque nous avons inauguré l'espace "Georges Bigot". A toute l'assemblée de proches réunie pour l'occasion, elle confiera "Je ne souhaite à personne de vivre ce que nous avons vécu. Pour autant, si la vie vous impose cette épreuve, je vous souhaite de la vivre comme nous avons pu la vivre." Il s'agit ici de toi papa, comme tu as su accepter et choisir la fin de ta vie. Il s'agit de nous, la force de notre famille. Il s'agit de toutes les personnes qui nous ont entourés, nous ont rendu service, soutenu ou nous ont tout simplement écouté. Pour tout ça papa, je ne te remercierai jamais assez, comme toutes celles et ceux qui ont été sur notre chemin depuis ce 3 mai 2011.

Le paradoxe d'une vie
Tu es absent depuis 15 ans. Pourtant je suis liée à toi chaque jour, chaque moment de vie, chaque étape vécue par mes filles sans toi, de leurs kermesses à leurs réussites scolaires ou personnelles. Depuis ce 3 mai 2011, je suis nourrie au manque, à la tristesse des moments perdus. Je vis avec la nostalgie du passé, les larmes des souvenirs qui se rappellent à moi, parfois sans prévenir. Paradoxe de la vie, ta perte est aussi l'expérience qui m'a permise d'être plus heureuse aujourd'hui. De mon deuil, j'ai forgé ma résilience, j'explore encore plus la joie de vivre, je saisis mieux l'instant présent, je m'attache à laisser aller le futile, à relativiser les expériences difficiles. L'épreuve de la maladie que nous avons vécue pendant ces 7 mois de SLA et ces 15 années d'absence sont ma force de femme et de maman. Avec le recul et le travail sur soi, je réalise à quel point j'ai de la chance. Bien que cela soit la pire épreuve de ma vie, je reconnais que ton départ est une des sources de mon bonheur actuel. Au-delà de ta perte, ce que tu nous m'as transmis c'est de toujours croire en la vie et que la mort n'est pas une fin en soi. A mon tour je fais de mon mieux pour transmettre cette énergie à mes filles, à mon chéri, à tous mes proches. Je continue à défendre mes valeurs, notamment citoyennes, en pensant à toi et à ce que nous aurions défendu ensemble aujourd'hui face au repli sur soi et à la montée des extrêmes. Je m'applique à ce que cette expérience face à la maladie et la mort soit une source de résilience également utile à toutes celles et ceux qui voudront la saisir. Alors pour tout ça, pour ce que tu m'as offert d'apprendre, pour ce que tu m'as transmis, pour ce que je suis de toi, papa, je te dis MERCI. Même si tu me manques, je te sais apaisé et avec moi depuis 15 ans comme pour le reste de ma vie. Je ne savais pas te le dire, mais je sais te l'écrire... Je t'aime papa.

A toutes les personnes confrontées à la maladie Charcot, je vous adresse mes plus belles pensées et tout mon soutien. Je vous souhaite de vivre cette expérience terrible dans l'amour et la sérénité le plus possible et du mieux que vous le pouvez.
A toutes les personnes faisant face à la perte d'un être cher, gardez confiance en vous et en la force de la vie. Le temps fait son oeuvre et adoucit les douleurs malgré l'absence. Cette épreuve peut être source d'une énergie inouïe si on la saisit.
A toute notre famille, mes proches, mes amis, je vous dis merci. Pour tout ce que vous m'avez apporté dans les moments les plus durs, pour votre présence depuis ces 15 ans et encore aujourd'hui.
A mon grand frère, ma grande soeur, mes beaux-frère, mes belles-soeur, j'ai conscience de la chance d'avoir vécu cette épreuve de vie avec vous. Cette année 2011 a été particulièrement difficile pour nous car c'est aussi l'année où nous avons perdu Brigitte. Merci d'avoir été là, chacun avec ce que vous êtes, chacun à votre manière.
A mes neveux et nièces, merci d'exister et d'être ces lumières dans ma vie. Vous pétillez, chacun à votre manière, vous me faîtes rire et grandir avec beaucoup de fierté d'être votre tatate et marraine pour certains.
A mon chéri et mes filles, merci d'être vous tout simplement. Vous êtes là au quotidien, mes soutiens, mes amours, vous êtes mon tout.
A toi maman, je souhaite exprimer toute ma fierté. Face à la douleur et l'épreuve quotidienne tu es restée toujours digne et forte. Tu es inspirante par ton courage et ta résilience. Je partage le goût de l'écriture en grande partie grâce à toi et c'est un cadeau très précieux, un don qui me permet de m'exprimer et m'épanouir.
A toi papa, merci d'avoir été toi, tout simplement. J'ai la chance de t'avoir eu à mes côtés 30 ans. J'en garde le meilleur et le goût de la vie.






 
 
 

2 commentaires


Encore un magnifique texte et hommage Pauline, chapeau.. Mon papa est parti il y a 3 mois seulement et j'essaie aussi de nourrir cette absence pour en faire une force. Merci pour ce bel espoir.

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Merci Caro. 🙏 j'ignorais pour ton papa. Je t'adresse tout mon soutien et mon énergie positive pour que cette épreuve, la tristesse et le manque, deviennent tes plus grandes forces. Je t'embrasse et merci encore pour ton message qui me touche ❤️🌟

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